Voiçi un des passages que j'apprécie particulièrement:
[...] ils avaient tressailli de la même émotion, pour qu'elle aperçut enfin dans son ½il cet aveu de l'homme vaincu, la supplication mendiante de la tendresse qui défaille. Elle connaissait si bien ce la la rouée ! Elle fait naître si souvent, avec une tendresse féline et une curiosité inépuisable, ce mal secret, et torturant dans les yeux de tous les hommes qu'elle avait pu séduire ! Cela l'amusait tant de les sentir envahis peu à peu, conquis, dominés par sa puissance invincible de femme, de devenir pour eux l'unique, l'idole capricieuse et souveraine ! Cela avait poussé en elle tout doucement, comme un instinct caché qui se développe, l'instinct de la guerre et de la conquête. Pendant des années de mariage, un besoin de représailles avait peut-être germé dans son c½ur, un besoin obscur de rendre aux hommes ce qu'elle avait reçu de l'un d'eux, d'être la plus forte à son tour, de ployer les volontés, de fouailler les résistances et de faire souffrir aussi. Mais surtout elle était née coquette ; et, dès qu'elle sentit libre dans son existence, elle se mit à poursuivre et à dompter les amoureux, comme le chasseur poursuit le gibier, rien que pour les voir tomber. Son c½ur cependant n'était point avide d' émotions comme celui des femmes tendres et sentimentales ; elle ne recherchait point l'amour unique d'un homme ni le bonheur dans une passion. Il lui fallait seulement autour d'elle l'admiration de tous, des hommages, des agenouillements, un encensement de tendresse. Quiconque devenait l'habitué de sa maison devait être aussi l'esclave de sa beauté, et aucun intérêt d'esprit ne pouvait l'attacher longtemps à ceux qui résistaient à ses coquetteries, dédaigneux des soucis d'amour ou peut-être engagés ailleurs. Il fallait qu'on l'aimât pour rester ami ; mais, alors, elle avait des prévenances inimaginables, des attentions délicieuses, des gentillesses infinies, pour conserver autour d'elle tous ceux qu'elle avait captivés[...] Elle les gouvernait avec une adresse savante, suivant leurs défauts et leurs qualités et la nature de leur jalousie. Ceux qui en demandaient trop, elle les expulsait au jour voulu, les reprenait ensuite, assagis, en leur posant des conditions sévères ; et elle s'amusait tellement, en gamine perverse, à ce jeu de séduction, qu'elle trouvait aussi charmant d'affoler les vieux messieurs que de tourner la tête aux jeunes.